Le souvenir

2 Jan

(…)

Je vais,
Et il me semble que quelqu’un marche près de moi,
Ombre qui sourirait bien que silencieuse
Comme une jeune fille, pieds nus dans l’herbe,
Accompagne un instant celui qui part.
Et celui-ci s’arrête, il la regarde,
Il prendrait volontiers dans ses mains ce visage
Qui est la terre même. Adieu, dit-il,
Présence qui ne fût que pressentie
Bien que mystérieusement tant d’années si proche,
Adieu, image impénétrable qui nous leurra
D’être la vérité enfin presque dite,
Certitude là où tout n’a été que doute, et bien que chimère
Parole si ardente que réelle.
Adieu, nous ne te verrons plus venir près de nous
Avec l’offrande du ciel et des feuilles sèches,
Nous ne te verrons pas rapprocher de l’âtre
Ton profil de servante divine.
Adieu, nous n’étions pas de même destin,
Tu as à prendre ce chemin, et nous cet autre,
Et entre s’épaissit cette vallée
Que l’inconnu surplombe
Avec un cri rapide d’oiseau qui chasse.
Adieu, tu es déjà touchée par d’autres lèvres,
L’eau du fleuve n’appartient pas à son rivage
Sauf par le grand bruit clair.
J’envie le dieu du soir qui se penchera
Sur le vieillissement de ta lumière.
Terre, ce qu’on appelle poésie
T’aura tant désirée en ce siècle, sans prendre
Jamais sur toi le bien du geste d’amour!

Il l’a touchée de ses mains, de ses lèvres,
Il la retient, qui sourit, par la nuque,
Il la regarde, en ces yeux qui s’effacent
Dans la phosphorescence de ce qui est.
Et maintenant, enfin, il se détourne.
Je le vois qui s’éloigne dans la nuit.
Adieu? Non, ce n’est pas le mot que je sais dire.

Et mes rêves, serrés
L’un contre et l’autre encore, ainsi
La sortie des brebis dans le premier givre,
Reprennent piétinant leurs vieux chemins.
Je m’éloigne nuit après nuit dans la maison vide,
il me semble qu’un pas m’y précède encore.
Je sors
Et m’étonne que l’ampoule soit allumée
Dans ce lieu déserté de tous, devant l’étable.
Je cours derrière la maison, parce que l’appel
Du berger d’autrefois retentis encore.
J’entends l’aboi qui précédait le jour,
Je vois l’étoile boire parmi les bêtes
Qui ne sont plus, à l’aube. Et résonne encore la flûte
Dans la fumée des choses transparentes.

Y. BONNEFOY, Ce qui fut sans lumière, 1987

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