Yann Andrea

14 Juil
Par LANÇON PHILIPPE
18 mars 1996 à 02:39

 

A 43 ans, Yann Andréa n’a plus d’emploi du temps. Marguerite Duras vient de mourir. Elle avait 81 ans. Depuis quinze ans il l’assistait. Il fut son dernier amant, son héros de huis clos. Sous influence? Le mince vieux jeune homme éclate de rire. «Sous influence, c’est faible. Elle prenait tout pour elle. C’était un génie de l’occupation du temps. Trois journées dans une, et pas d’échappatoire. Un jour, elle m’a dit: Alors, vieux corbeau, vous n’êtes plus jeune!? Il va falloir que j’en prenne un autre! Je vieillissais à vue d’oeil; elle, non. Elle vivait dans une sorte de présent perpétuel, dans l’écriture. C’était clandestin.»

Yann Andréa se perd dans un grand silence, à la Duras, l’oeil égaré sur les tables désertes du bar du Lutétia, puis précise: «Avec elle, c’était vingt-quatre heures sur vingt-quatre, full time! Je ne voyais ni le côté monstrueux, ni le regard des autres, puisqu’elle occupait tout. Je n’avais plus de vie privée. On ne peut vivre ça que dans l’enfermement.»

Il fut donc «tout»: le chauffeur, le secrétaire, le valet, le héros de livres et de films, le greffier, mais c’est encore le mot d’assistant qu’il préfère. Fragile d’apparence, presque diaphane, il est vêtu d’un costume sombre et d’une cravate couverte de coccinelles. «Elles sont belles, mes coccinelles, non? s’inquiète-t-il. J’ai du mal à mettre des cravates colorées….» Elle lui coupait les cheveux, l’habillait. Elle décorait les maisons «avec des trucs achetés aux puces il y a trente ans». «Quand je changeais quelque chose, c’était une scène épouvantable.» Les coccinelles sont un premier pas vers la suite. Insectes printaniers, pour survivre à la femme qui exigeait tout, le «protégeait de tout». Que faire d’autre, maintenant? Ecrire? «Non. Oui. Peut-être…» Sur elle? Il rit un peu. «C’est ce qu’elle m’a dit avant sa mort: Il ne vous reste plus que ça à faire, écrire sur moi.»

Il a 22 ans lorsqu’il la rencontre, à Caen, lors d’une projection de son film India Song. Fils de fonctionnaires et khâgneux, Yann Andréa se destinait «probablement» à l’enseignement. Il lisait «ce qu’il fallait lire», aimait Roland Barthes; mais un jour, chez une amie, il tombe sur un livre différent: les Petits Chevaux de Tarquinia, de Marguerite Duras. Une histoire de chaleur et d’ennui, l’été, en Italie, avec des bourgeois défaits par le temps qui passe, qui boivent des bitter Campari. «C’était une adhésion presque physique. Il y avait une sorte de donnée simple et vraie qui m’a passionné. L’écriture, c’est des choses très simples. Ça décompose tout. Et finalement, ça renvoie au silence.»

Yann Andréa s’ennuyait. Il fut foudroyé. Il en parle comme Duras, se moque de lui comme elle. «Après, je ne lisais plus rien d’autre. Je me suis mis à boire des bitter Campari. A Caen, c’était plutôt bizarre. Ce n’était pas une boisson locale.» Dans Yann Andréa Steiner, elle a raconté la rencontre après la projection d’India Song. Ensuite, pendant cinq ans, il lui envoie des lettres d’amour. «Amour pour le texte, précise-t-il. C’était une récitation. Il n’y a pas de commentaire à faire sur elle. D’ailleurs, je ne saurais pas quoi dire, je mélange un peu tous ses textes.» Elle ne lui répond pas, mais conserve tout. Elle écrira: «Vos lettres sont belles, les plus belles de toute ma vie il me semblait, elles en étaient douloureuses.» Elle les utilisera, les «bricolera», dans ses livres.

Un jour, plus de lettres. Du coup, elle lui écrit, se demande «pourquoi vous aviez cessé d’écrire comme violemment empêché de le faire, par exemple par la mort». Il finit par répondre. Un mot, le téléphone, la visite à Trouville. «On a parlé, bu du vin rouge, se souvient-il. Je suis resté, et je ne suis jamais reparti.» Pourquoi? «Je crois qu’on était seuls, tous les deux. On était libres au fond.» Le premier soir, il dort à côté. Le lendemain, ils font l’amour. «Après, écrira-t-elle, vous m’avez dit que j’avais un corps incroyablement jeune». Il entre dans sa vie, ses films, ses livres.

Plus tard, alcoolique, elle entre en cure de désintoxication. Il la suit à l’hôpital, note ce qu’elle dit, ce qu’elle fait. Il en fera un livre, M.D, sorte de rapport médico-filial écrit comme une litanie durassienne. Ricanements de critiques. Le valet se prendrait-il pour sa rude maîtresse? L’explication est simplette. Yann Andréa n’a pas vécu tout ça par intérêt ou par mimétisme. Il a dû le faire, avant tout, par solitude. «Je ne crois pas que c’était du Duras, mon livre. Je l’ai fait pour elle, mais je ne voulais plus le publier. Je trouvais ça obscène. C’est elle qui l’a relu, sauvé. Elle a toujours dit que c’était un vrai livre.»

De son côté, elle l’a greffé sur ses oeuvres. Dans l’ombre, fugitivement, ou au premier plan: un vrai personnage de fiction. Dans Emily L., on devine leurs scènes violentes, ses rebuffades, l’envie de se tuer et de la tuer. «Ben tiens! s’exclame-t-il. Si vous croyez qu’elle était facile à supporter! Elle n’a jamais cédé sur rien.» Elle ne veut pas qu’il appelle sa mère, ses soeurs. Quand elle veut manger une daube pendant toute une semaine, il se tape aussi la daube.

Elle «émerveille» cependant la vie quotidienne. Elle raconte tout et rien, s’amuse à comparer ses lecteurs avec des pingouins devant de sérieux journalistes qui notent. L’an dernier, elle croise Mitterrand dans un restaurant, s’approche de lui. Yann Andréa écoute. «Elle lui a dit: Je suis plus célèbre que vous, maintenant! Il a répondu: On me l’a dit! Ils étaient comme deux enfants.»

Elle écrit tout le temps. Il reste près d’elle, sans rien faire. «J’attendais. J’ai une capacité à supporter ça. Les autres, il faut bien dire qu’ils se taillaient.» Ensuite, il tape les textes. «Parfois, je glissais une erreur. En relisant, elle s’en aperçevait tout de suite. Ça ne collait plus. Avec elle, on change un mot, et tout se casse la gueule.» Comme elle marche de moins en moins, ils se déplacent en voiture. Interviews, voyages, dîners: il est là, près d’elle. «J’ai tant conduit que je ne sais plus marcher.»

En 1992, elle publie Yann Andréa Steiner. Steiner, comme Lol V.Stein et Aurélia Steiner, les deux héroïnes de Duras. L’opération de cannibalisme est achevée. On sent qu’il fut horrifié et fasciné par ce vénéneux «cadeau». «Avec ce nom, elle m’a judaïsé. En ce moment, je lis la Bible. Ses livres, c’est pareil: cette écriture d’avant l’écriture, très primitive, qui en passe par des choses très concrètes, des choses de rien. Elle était très humble.»

La dernière année fut éprouvante. Yann Andréa en parle peu. «J’avais pris une infirmière. Je ressortais.» L’écrivain est «dans un autre temps». Quand elle est lucide, il la retrouve: «Elle avait une économie à elle propre, très douée pour la vie, en sachant qu’elle était toujours à deux doigts de se tuer.» Il note ses paroles. «Comme toujours, elle était debout dans sa lucidité atroce. Rien ne pouvait la consoler.»

L’enterrement. Les querelles entre survivants. Yann Andréa, veuve d’écrivain et exécuteur testamentaire. Quoi d’autre? «Ni tristesse ni chagrin. Pas ces catégories psychologiques. Je me sens un peu défait. Les gens m’ennuient. Elle avait une telle fantaisie quotidienne, même dans la mauvaise foi et la méchanceté!» Outre la Bible, il lit un essai sur la fatigue. Dans la rue, il met de petites lunettes rondes et noires. Marguerite Duras est morte. Il faut vivre.

Yann Andréa en six dates 24 décembre 1952. Naissance à Guingamp.

1975. Rencontre Marguerite Duras à Caen, lors d’une projection d’India Song.

1980. Après cinq ans de correspondance, se rend chez elle, et devient son amant.

1982. L’Homme Atlantique, film et livre (Minuit), dans lequel apparaît Yann Andréa.

1983. Publie M.D. (Minuit), récit d’une cure de désintoxication de l’écrivain.

1987. Duras publie Emily L. (Minuit) 1992. Duras publie Yann Andréa Steiner (POL).

1995. C’est tout (POL), paroles de Duras recueillies par Yann Andréa.

http://www.liberation.fr/portrait/0101174868-yann-andrea-fut-le-dernier-amant-de-marguerite-duras-puis-pendant-quinze-ans-de-huis-clos-il-fut-son-assistant-finalement-elle-en-fit-un-personnage-de-fiction-le-survivant

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