« Je rêve d’un monde où Glenn Gould serait le nom d’un acteur porno »

27 Juil

« … Certains jours, Jack aimerait écrire «une littérature qui se voit de loin». Il pense que ce serait utile, un peu comme les panneaux de signalisation, dans la rue. Sa contribution à l’ordre universel. Une clarification de la lecture du monde. La grammaire l’aiderait à tracer des droites et des angles droits, bannisant les courbes, les mouvements désordonnés. Il rêve de grandes pages A4 noircies en Times corps 11 sans trous, sans détours, avec de jolies marges, des points, des virgules, des paragraphes. Et même des guillemets. Ainsi les énoncés ne seraient-ils plus équivoques et peut-être l’angoisse moindre. Jack pense aussi que ça pourrait l’aider à cerner ses «je» et peut-être même à n’en garder qu’un. Mais Jack se moque gentiment de lui : «Encore une bonne résolution, sans doute». Et arrêter de fumer et aller à la piscine et ne pas laisser traîner le courrier… Il proteste. Il s’agit de plan, de lieux communs, de contraintes. Un peu comme jouer aux échecs, distraire son ennui. Rien que de très accessible. Et dire : «qu’il était bleu le ciel» et «verte la vallée», etc. Ça n’a rien de démesuré, ça n’a rien de honteux. Jack se tord de rire en le traitant de gros sentimental. Tu ne te connais même pas toi-même et tu voudrais parler leur langue ? Et leur faire croire que tu la parles ? Impunément ! Tant de naïveté sous une lucidité brandie, oui, vraiment, c’est trop drôle. Et l’air convaincu avec ça. «Qu’il était bleu le ciel» et «verte la vallée»… Tu te décrocherais toi-même la mâchoire en écrivant. Laisse tomber les bannières, tu ne gagneras jamais à ce jeu-là. Nous sommes en souffrance pour un certain temps encore. Sentiments absolus, démunis. Occupe-toi plutôt à constituer nos vestiges ordinaires, le flux coulera toujours avec ou sans toi.

Jack insiste. Son ombre rit encore. Une bouffée de cigarette, un mouvement de cils, des échos de paroles et c’est un manque insupportable, insurmontable. Il pense : voilà donc la solitude, personne qui partage mon non, personne qui partage mon oui. Il répète. Il aimerait écrire «une littérature qui se voit de loin» – une pause un peu gênée – pour en devenir un guerrier adulé. Voilà le fond du problème. Être aimé sans nier. Novel Star. Quelqu’un en moi veut un peu de consensus. Juste suffisamment. (Ici une jolie montée chromatique de cordes en mi mineur). Une nouvelle pause. Il prend un air sérieux. Il faut sauver le soldat Jack sur le point de succomber aux appels insidieux de la Renommée. Ses velléités soudaines sont incompatibles avec notre trajet maculé, dangereuses. Jack explique à Jack, patiemment. Ils aimeront leur propre regard parcourant les lignes bien disposées et les échos des clichés se répercutant dans les recoins flattés ou sensibles de leurs mémoires. Les souvenirs éveillés du plaisir à la douleur. La reconnaissance. Un peu comme on fredonne un refrain connu avec une joie sans cesse renouvelée. Et l’image du prosateur en plan américain entouré de ses livres, le regard tel qu’on l’imagine, aux nues. Sur un piédestal ménageant l’espace de la fascination mais de chair et de sang, néanmoins. L’oncle d’Amérique et le demi-dieu. Pas toi, pas toi, pas nous.

Je suis la désillusion fânée de Jack. Son cri ininterrompu. Il ne pourrait jamais écrire qu’à l’encre de sa mélancolie dérangée et ce n’est certainement pas cela qui le rendrait «aimable». Tout juste peut-être monstre pointé du doigt, magnétique et dérangeant. Mais il est d’autres chemins. Qui ménagent et la jouissance et le réflexe – mis à l’épreuve – et la mémoire. Peut-être un peu plus abrupts. Juste une différence de point de vue. Oublier la forme et penser à la formule. Se ballader dans le dispositif, sans frein… »

 

Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques –Laure Limongi – éditions al dante. 

2004

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