Sagan

26 Nov

Et vous, chers lecteurs, comment vivez-vous?

 
« […] Je n’allais pas faire un choix par rapport à des gens, qu’au demeurant je n’estimais pas, entre ces deux propositions également fausses (l’écrivain scandaleux ou la jeune fille bourgeoise). Ma seule solution, et je m’en félicite vivement, était de faire ce que j’avais envie de faire : la fête. Ce fut une bien belle fête, d’ailleurs, entrecoupée de romans divers et de pièces diverses. Et là finit mon histoire. Après tout, qu’est ce que j’y peux? Ce qui m’a toujours séduite, c’est de brûler ma vie, de boire, de m’étourdir. Et si ça me plait, à moi, ce jeu dérisoire et gratuit à notre époque mesquine, sordide et cruelle, mais qui, par un hasard prodigieux dont je la félicite vivement, m’a donné les moyens de lui échapper. Ah, ah!
Et vous, chers lecteurs, comment vivez vous? Est ce que votre mère vous aime? Et votre père? Etait-il un exemple pour vous, ou un cauchemar? Et qui avez vous aimé avant que la vie ne vous coince? Et quelqu’un vous a-t-il déjà dit de quelle couleur sont vraiment vos yeux, ou vos cheveux? Et avez vous peur la nuit? Et rêvez vous tout haut? Et, si vous êtes un homme, avez-vous de ces affreux chagrins qui dégoûtent les femmes mal nées, celles qui ne comprennent pas — et s’en vantent, ce qui est le comble — que toute femme devrait tenir un homme sous son aile, au chaud, quand elle le peut, et l’y garder? Savez vous que tout le monde, aussi bien votre patron que votre concierge, ou que cet horrible contractuel dans la rue, ou que sans doute ce pauvre Mao, responsable de tout un peuple, savez-vous que chacun d’eux se sent seul et qu’il a presque aussi peur de sa vie que de sa mort –comme vous-même d’ailleurs? Ces lieux communs ne sont effrayants que parce qu’on les oublie toujours dans les relations dites humaines. On veut gagner, ou simplement survivre.
Petits Français bien nourris et mal élevés, regardez-vous en représentation partout : y compris dans l’acte d’amour, aux yeux de votre partenaire. Le conformisme, le snobisme dorment au fond des lits avec la même arrogante tranquillité que dans les salons. Personne, jamais personne, ne se conduit « bien » dans un lit, à moins d’aimer et d’être aimé — deux conditions rarement réalisées. Et puis, parfois, comme si personne n’aimait personne… l’horreur ! Comme si tout ce dialogue tendu, décousu, presque cruel à force, que nous avons, que nous essayons d’avoir, devenait un rideau de fer forgé. Moi-même, qui essaye toujours obstinément, vaguement, de comprendre et qui suis restée en bons termes avec la vie, parfois c’est comme si je n’en pouvais plus, comme si mes interlocuteurs n’en pouvaient plus. Et je voudrais secouer la poussière de mes sandales et fuir vers les Indes[…]. Ce sont mes amis, pourtant qui me parlent et à qui je réponds, et nous nous comprenons. Mais l’image que j’ai de nous, finalement, c’est celle de ces soldats bardés de fer, d’acier, qui sur ces étranges bateaux inventés par Fellini dans le Satyricon, s’approchent de la plage où doit mourir Tibère. […] Et, un jour, nous nous retrouvons tous au fond de l’eau, sans avoir compris grand-chose. Mais avec un petit peu de chance, nous aurons une main, gantée ou non de fer, cramponnée à la nôtre. »

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