Marcel-isme

19 Juil

 » Norme. Visible ou voyante, ou en tous cas sous-jacente. »… » je crois beaucoup à l’érotisme parce que c’est vraiment une chose assez générale dans le monde entier, une chose que les gens comprennent. Cela remplace, si vous voulez, ce que d’autres écoles de littérature appelaient Symbolisme, Romantisme. Cela pourrait être pour ainsi dire, un autre « isme ». Vous me dires que l’on peut voir de l’érotisme dans le romantisme aussi. Mais si on se sert de l’érotisme comme base principale, alors, cela prend la forme d’isme au sens école du mot…C’est vraiment le moyen d’essayer de mettre des choses au  jour qui sont constamment cachées, et qui ne sont pas forcément de l’érotisme, à cause de la religion catholique, à cause des règles sociales.  »

Marcel Duchamp à Pierre Cabane en 1967

« Pourtant j’attirais l’attention des gens sur le fait que l’art est un mirage. Un mirage exactement comme dans le désert, l’oasis qui apparaît. C’est très beau jusqu’au moment où l’on crève de soif évidemment. »

Marcel en 64

 

Segalen

22 Oct

« Qu’est-ce que ça peut bien représenter ? »

Ne cherchons pas à comprendre. Comprendre est le plus souvent en art un jeu puéril et naïf, l’aveu d’une sensibilité ralentie, la revanche intellectuelle du spectateur affligé d’anesthésie artistique. Celui qui ne comprend pas et s’obstine à comprendre est, à priori, celui qui ne sent pas. Le même, après lecture de Mystique, hochera la tête interrogativement et devant une toile imprévue cherchera, sur le bord du cadre, l’indication du « sujet » en murmurant : « Qu’est-ce que ça peut bien représenter ? » — Néanmoins, à défaut de légendes, d’explications, de clés, à défaut de symboles concrets et parlants, on est en droit de réclamer du peintre exposant son œuvre ou de l’écrivain donnant le bon à tirer, une certaine part de joie, un sursaut, une petite angoisse douce, un éveil d’énergie, une suggestion ou, plus simplement, une sensation.

Victor Segalen, Le Double Rimbaud

(Le Mercure de France, 15 avril 1906)

Camus recto/verso

15 Oct

Un homme contemple et l’autre creuse son tombeau : comment les séparer ? Les hommes et leur absurdité ? Mais voici le sourire du ciel. La lumière se gonfle et c’est bientôt l’été ? Mais voici les yeux et la voix de ceux qu’il faut aimer. Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. Les gens ne veulent pas qu’on soit lucide et ironique. Ils disent : “ca montre que vous n’êtes pas bon”. Je ne vois pas le rapport. Certes, si j’entends dire à l’un qu’il est immoraliste, je traduis qu’il a besoin de se donner une morale; à l’autre qu’il méprise l’intelligence, je comprends qu’il ne peut pas supporter ses doutes. Mais parce que je n’aime pas qu’on triche. Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Au reste, comment dire le lien qui mène de cet amour dévorant de la vie à ce désespoir secret. Si j’écoute l’ironie, tapie au fond des choses, elle se découvre lentement. Clignant son œil petit et clair : “Vivez comme si…” , dit-elle. Malgré bien des recherches, c’est là toute ma science.

Après tout, je ne suis pas sûr d’avoir raison. Mais ce n’est pas l’important si je pense à cette femme dont on me racontait l’histoire. Elle allait mourir et sa fille l’habilla pour la tombe pendant qu’elle était vivante. Il paraît en effet que la chose est plus facile quand les membres ne sont pas raides. Mais c’est curieux tout de même comme nous vivons parmi des gens pressés.

Albert Camus (1913-1960), L’envers et l’Endroit, 1937

via http://rectoversocollective.wordpress.com/the-double-sense-of-the-surface/

Marguerite Duras. Emily L.

21 Oct

Elle avait écrit des poésies. Ce n’était pas la première fois. Elle en avait toujours écrit avant, toujours, mais après sa rencontre avec le Captain elle était restée plusieurs années sans le faire. Et puis voilà qu’elle avait recommencé.
ça avait duré un an.  Elle avait écrit des poésies. Quinze. Quinze poésies….

Elle, elle disait au Captain qu’elle mettait dans ses poésies à la fois toute sa passion pour lui, le Captain, et tout le désespoir de chaque être vivant.

Le Captain, lui, croyait que ce n’était pas ce qu’elle disait mettre qu’elle mettait dans ses poèmes. Ce qu’elle y mettait en réalité, le Captain l’ignorait. Voilà dans quelle situation se trouvait le Captain face aux poèmes que sa femme écrivait.

Le Captain avait souffert. Une vraie damnation. Tout comme si elle l’eût trahi, qu’elle eût une autre vie parallèle à celle qu’il avait crue être la sienne, ici,… Une vie clandestine, cachée, incompréhensible, honteuse peut-être, plus douloureuse encore pour le Captain que si elle lui avait été infidèle avec son corps – ce corps ayant été avant ces poèmes la chose du monde qui l’aurait fait sans doute la supprimer si elle l’avait donné à un autre homme.

Patout

15 Avr

WHAT IS A METAWORK?

 

It’s an artwork that includes any kind of medium. Paint, sculpting elements,video, events or processes (such as the decaying effect of time or marketing strategies). ALL TOGETHER.

Meta comes from the ancient greek which means “beyond” or “adjacent”. A metawork records whatever occurs, in any form/media it may take, as long as it is relevant.

Rather than the word “medium” it would be more accurate to use “vector”. Vector of emotions => whatever can be used to convey and gives the direction you want it to have.

Let’s look at the Joconde for example :

This piece is no more a painting, it’s a myth. The fact it was diverted by other artists, that it was stolen, that millions of people have crowded around it in the Louvre, spamming their cameras. That’s what makes the Joconde what it is today, more than the actual work within the frame.

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And the same goes for every piece of art. It’s comprehended and impacted by elements such as environment, stories around it, viewers frame of mind, the artist’s life while it was painted (what kind of music did he listened to for example). All kinds of elements that are not explicitly shown in the end result, yet remains an important part, if not the most, of the way a piece is experienced.

A metawork is never finished. It’s living & fresh => whatever occurs to the piece will modifiy it. A collector buys me a piece, unframed. The way he’s going to frame it and fit it into his own environment, is now what the piece is. If someone feels right about painting on it, he does it and then the piece evolves in a further state.

This leads to alter two core notions of art : masterpiece and artist’s property.

Masterpiece => there’s no “end of the world” artwork. The artwork grows and evolves. The moment it comes out of the studio is a just a step. There is no end result. The road is opened.

Artist’s property => I’ve put in the street a vagina painting. It was painted over, and the frame was altered. That’s what the piece now is. And I am not the only one who contributed to it. To get back to our previous example, what’s the part of da Vinci into the way we look at the Joconde today? Very little. Collectors, curators, people also have made it what it is.

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Metawork is the tool I created and use now to think and produce my works. It’s a concept to be refined and thought, if you want to join and talk about it, feel free to leave me a mail at adrien.patout@gmail.com

Proust et les signes

13 Mar

Devenir amoureux, c’est individualiser quelqu’un par les signes qu’il porte ou qu’il émet. C’est devenir sensible à ces signes, en faire l’apprentissage (…). Il se peut que l’amitié se nourrisse d’observation et de conversation, mais l’amour naît et se nourrit d’interprétation silencieuse. L’être aimé apparaît comme un signe, une « âme », il exprime un monde possible inconnu de nous. L’aimé implique, enveloppe, emprisonne un monde, qu’il faut déchiffrer, c’est-à-dire interpréter. Il s’agit même d’une pluralité de mondes ; le pluralisme de l’amour ne concerne pas seulement la multiplicité des êtres aimés, mais la multiplicité des âmes ou des mondes en chacun d’eux. Aimer, c’est chercher à expliquer, à développer ces mondes inconnus qui restent enveloppés dans l’aimé. C’est pourquoi il nous est si facile de tomber amoureux de femmes qui ne sont pas de notre « monde », ni même de notre type. C’est pourquoi aussi les femmes aimées sont souvent liées à des paysages, que nous connaissons assez pour souhaiter leur reflet dans les yeux d’une femme, mais qui se reflètent alors d’un point de vue si mystérieux que ce sont pour nous comme des pays inaccessibles, inconnus (…).
Il y a donc une contradiction de l’amour. Nous ne pouvons pas interpréter les signes d’un être aimé sans déboucher dans ces mondes qui ne nous ont pas attendu pour se former, qui se formèrent avec d’autres personnes, et où nous ne sommes d’abord qu’un objet parmi les autres. L’amant souhaite que l’aimé lui consacre ses préférences, ses gestes et ses caresses. Mais les gestes de l’aimé, au moment même où ils s’adressent à nous et nous sont dédiés, expriment encore ce monde inconnu qui nous exclut. L’aimé nous donne des signes de préférence ; mais comme ces signes sont les mêmes que ceux qui expriment des mondes dont nous ne faisons pas partie, chaque préférence dont nous profitons dessine l’image du monde possible où d’autres seraient ou sont préférés. »

Gilles Deleuze,

Duras

13 Mar

« Je vois la page comme une…plus près d’une page de musique vous voyez […]. C’est-à-dire dans la page musicale vous avez les mouvements de la musique […]. On voit le dessin de la musique. »

Les chemins de la connaissance. Entretien entre Marguerite DURAS et Viviane FORRESTER. In Duras, Marguerite. L’Après-midi de M. Andesmas. Paris : Gallimard, 2007. Diffusion le 27 juin 1974 sur France Culture

« On comparera Marguerite Duras aux écrivains dont elle tend en effet à se rapprocher, aux phénoménologues du roman « nouveau », acharnés à porter sur le monde et les êtres un regard objectif et froid comme le verre d’un objectif. Ce qui me semble pourtant dominer dans ce livre net et précis, c’est précisément l’émotion, la sensibilité, le murmure savamment réprimé d’une plainte vraiment belle et tout à fait déchirante. »

ROY, Claude. « Madame Bovary réécrite par Bela Bartok ». Libération. Le 1er mars 1958.

« Le hall a changé d’aspect. Les glaces se sont ternies. Les fauteuils sont face aux glaces, rangés le long des murs blancs. Seules les plantes noires sont encore à leur place. Elles bougent toujours avec le vent qui arrive de la porte ouverte. Mouvements lents de houle pernicieuse, d’esprits morts. […] C’est la musique des fêtes mortes de S. Thala, les lourds accents de la marche. Il avance. La raideur habituelle disparaît d’un seul coup. […] Le corps s’emporte, se souvient, il danse sous dictée de la musique, il dévore, il brûle, il est fou de bonheur … »

Marguerite Duras. L’amour. Paris : Gallimard. 1971.

« D’habitude, quand je fais un livre, je sais à peu près ce que j’ai fait, j’en suis quand même un peu le lecteur… Là non. Quand j’ai eu fait Lol V. Stein, ça m’a totalement échappé.
Evidemment, je peux montrer Lol V. Stein au cinéma, mais je ne peux la montrer que cachée, quand elle est comme un chien mort sur la plage, recouverte de sable, vous voyez… »

Marguerite Duras, Michelle Porte. Les lieux de Marguerite Duras. Paris : Les Editions de Minuit. 1977.

« […] En fait, Anne-Marie Stretter vient des souvenirs du poste blanc. Je l’ai mise dans le livre Le ravissement de Lol V. Stein. Elle apparaît là et ce n’est pas par hasard qu’elle y accomplit déjà sa fonction de donneuse de mort. Puis elle disparaît vite de ce premier livre. Elle est le centre d’un deuxième livre, Le Vice-consul, qui a donné India Song. Je vous parle de ces souvenirs du poste blanc. Mais, en réalité, dans le film, je pars du Ravissement de Lol V. Stein pour remonter –pour descendre– jusqu’à sa mort. Elle est déjà donneuse de mort dans le grand bal de S. Thala. Peut-être que tout S. Thala est la scène primitive : cet arrachement de Lola Valérie Stein d’elle-même ; et ce départ d’Anne-Marie Stretter pour aller faire le mal ailleurs. »

Noguez, Dominique. La couleur des mots. Paris : Editions Benoît Jacob. 2001

« Est-ce sur ses yeux, derrière l’écran du ciel noir qu’il l’aura d’abord embrassée ? On ne peut pas le savoir. Tes yeux avaient la couleur de ta peur de l’après-midi, la couleur de la pluie, en ce moment même, Claire, tes yeux, je ne les vois qu’à peine, comment l’aurais-je déjà remarqué, tes yeux doivent être gris. »

Marguerite Duras. Dix heures et demie du soir en été. Paris : Gallimard. 1960

« Voici, tout au long, mêlés, à la fois, ce faux semblant que raconte Tatiana Karl et ce que
j’invente sur la nuit du Casino de T. Beach. A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein. »

« Elle se croit coulée dans une identité de nature indécise qui pourrait se nommer de noms indéfiniment différents. »

« -C’est un remplacement. […]
-Oui. Je n’étais plus à ma place. Ils m’ont emmenée. Je me suis retrouvée sans eux. […]
-Je ne comprends pas qui est à ma place. »

DURAS, Marguerite. Le ravissement de Lol V. Stein. Paris : Gallimard. 1964.